Sept ans bientôt ont passé depuis l'affaire des lettres contaminées à l'anthrax. Les premières de ces missives empoisonnées, assorties de menaces à tonalité islamiste, avaient été reçues dans plusieurs rédactions new-yorkaises le 18 septembre 2001, une semaine tout juste après les attentats contre le World Trade Center et le Pentagone. Pendant plus d'un mois, l'Amérique avait vécu dans la hantise d'une attaque bioterroriste de grande ampleur. Finalement, avec vingt-deux personnes atteintes de la maladie du charbon (dont cinq décès), le bilan, sans être anodin, n'a pas été d'ampleur catastrophique. Entre-temps, les marchands de masques à gaz avaient fait fortune, et les entreprises de mailing avaient fait faillite. Pourquoi y revenir aujourd'hui ? Parce que, dans le creux de l'été, le 29 juillet, Bruce Ivins, l'un des principaux spécialistes américains de l'anthrax, s'est donné la mort juste avant d'être mis en examen. Dans la foulée, la justice américaine s'apprêtait à clore le dossier, affirmant que ce scientifique avait agi seul. Mais les réactions dans la presse et sur Internet ont empêché cette issue par trop discrète. Et, cette semaine, le Federal Bureau of Investigation (FBI) va devoir s'expliquer sur le fiasco qu'a représenté cette enquête très longue, très coûteuse, et qui s'achève, une fois de plus dans l'histoire contemporaine américaine, par un immense point d'interrogation.
Ce scénario digne d'un thriller ne doit pas cacher l'essentiel. L'affaire de l'anthrax a révélé une profonde vulnérabilité de nos économies. Alors que tout en elles tend à accroître la fluidité, la facilité d'accès, l'interconnexion, des formes nouvelles de terrorisme exploitent ces caractéristiques dans un but destructeur. Le courrier, historiquement le premier des services publics, a été profondément perturbé. La méfiance s'est installée chez les usagers et la peur chez les postiers. Les entreprises ont dépensé des sommes folles pour détecter d'éventuels envois piégés. Mais les responsables avouent leur impuissance : s'il fallait tout contrôler, le courrier ne serait plus ni rapide, ni bon marché, et le prix du timbre devrait au moins doubler. Alors, comme pour les compagnies aériennes, des procédures de sécurité ont été imposées et intégrées aux coûts, avec une efficacité que seule l'absence de nouveaux attentats démontre. On ne saura jamais si Bruce Ivins était bien coupable et s'il voulait des crédits supplémentaires pour ses recherches, ou autre chose. Seuls les amateurs de théorie du complot sont contents : ils ont une fois de plus du grain à moudre.
Sophie Gherardi, La Tribune