Tribunal correctionnel de Paris. 13 h 30. Un nuage de robes noires se forme à l'appel des causes. Puis se dissout quelques instants plus tard, chaque avocat rejoignant son client ou sa place sur les bancs en avant de la salle.

Deux gendarmes veillent à la discipline de l'audience, surchargée. Tout le monde doit être assis, portable éteint.

Un avocat demande le renvoi de son affaire. Il a, dit-il, été désigné trop tard et n'a pas eu le temps nécessaire pour préparer la défense de sa cliente. Accordé. Cinq affaires successives seront ainsi reportées de plusieurs mois, car le calendrier déborde.

Alors que le président appelle la sixième affaire, un juge assesseur étouffe un bâillement.

Quatre hommes sont poursuivis pour escroquerie. 65 références de cartes bancaires usurpées leur ont permis d'effectuer 237 achats pour un montant de plus de 30.000 euros. Les numéros des cartes bancaires avaient été récupérés sur les fiches de clients de plusieurs hôtels parisiens où l'un des protagonistes travaillait comme réceptionniste.

La petite bande s'était fait arrêter sur le quai d'une gare en possession de billets de train acquis frauduleusement. Cela faisait deux ans qu'ils voyageaient à l'oeil et commandaient du matériel informatique revendu sous le manteau.

"Des équipements informatiques ont été acquis auprès de 26 sites marchands, indique le président. Ce matériel était livré à des adresses diverses, chez la mère de M. B, chez le cousin de M. R. (...). Les 38 commandes passées chez Apple Store ont été livrées à 13 adresses différentes."

L'instigateur, le cerveau du groupe, est en fuite. À la barre, seul l'un des maillons de la chaîne, un homme en situation irrégulière, se présente. Mais il nie sa participation à l'escroquerie. Pourtant, sur un cahier perquisitionné chez lui, les policiers ont relevé 29 références de cartes bancaires.

"On retrouve ces 29 références dans la liste des 237 transactions frauduleuses, note le président. Et les adresses de livraison sont celles du domicile de votre cousin..."

L'homme reste sur ses positions. Il persiste à dire, à l'aide d'explications brouillées, qu'il ne savait pas à quoi correspondaient les livraisons. Le président et ses deux assesseurs l'observent, peu convaincus. D'autant que l'homme avance un argument qui le perdra :

"Je voulais utiliser ces numéros de carte pour aller sur des sites de rencontre, pas pour faire des achats sur Internet !

- Quelle différence y a-t-il entre l'accès payant à un site de rencontre et l'achat sur un site marchand ! s'énerve le président. Dans les deux cas, vous payez un service avec une carte bancaire qui n'est pas la vôtre !"

L'homme le regarde, mal à l'aise. Et insiste : "À l'époque, j'étais aux États-Unis, je voulais aller sur des sites de rencontre américains..."

C'est peine perdue. Le président donne lecture de son casier judiciaire qui comporte deux condamnations, dont une à trois mois de prison pour s'être marié dans le seul but d'acquérir la nationalité française.

"Vous avez des enfants ?

- Oui, un garçon et une fille qui va naître en janvier.

- Avec quelle femme ? Celle avec laquelle vous avez contracté un mariage blanc ?

- Non, une autre... chez qui je vis."

Les trois autres prévenus, dont l'absence ne plaide pas en leur faveur, seront également desservis par leur casier judiciaire. Plusieurs condamnations pour escroquerie y figurent : "Ils se sont spécialisés sur ce créneau, souligne la procureure, et cela leur a procuré des revenus réguliers pendant deux ans, un vrai business lucratif et bien rodé". Des peines de prison fermes sont sollicitées, de deux ans à dix mois selon l'implication de chacun.

Comme une lumière projetée du ciel sur la vérité judiciaire, le soleil pointe un rayon abrupt sur le visage de l'avocat chargé de la défense de l'homme qui est devant lui. "Mon client a été littéralement manipulé par son ami qui lui a demandé de lui fournir plusieurs adresses de livraison des marchandises, mais il ne savait pas pourquoi ni quelle était la nature de ces marchandises...". Le tribunal l'écoute, patient, pendant une quinzaine de minutes. Puis se retire pour délibérer.

L'homme présent sera condamné à huit mois de prison avec sursis. Ses comparses écoperont respectivement de dix mois avec sursis et d'un an ferme pour le "cerveau" de la bande. Le préjudice de la SNCF, évalué à 11.500 euros, devra par ailleurs être indemnisé.

Le Point.fr